Interview « Paul Garmirian » Avril 2014

Voici quelques mois, je vous ai parlé de ce monsieur devenu un ami depuis ‘Paul Garmirian’. Cette interview est une manière de rendre Hommage à son travail méconnu en France et en Europe, depuis plus de 2 décennies. Eh oui 20 ans, ce n’est pas rien ! Dans ce métier la durée est souvent synonyme de qualité et d’abnégation pour une passion tel le cigare. Mais chez nous, ce nom ne dit pas grand-chose, peu d’entre vous ne le connaissent et pourtant ce monsieur fait partie des grands ténors du cigare aux USA, de la vieille école comme on le dit souvent. Aujourd’hui âgés de 71 ans, son dynamisme et sa capacité de partage ne peuvent qu’évoquer une certaine élégance et respect, si souvent suggérée par la délicate essence de nos cigares. Que cet interview attise votre curiosité et plaisir, bonne lecture à vous tous.

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Paul sur une chaine télé Libanaise.

Edmond :

Bonjour Paul, comment allez vous ? Avant tout, J’aimerais dans cet entretien réaliser un portrait des plus fidèles sur votre savoir, ainsi que sur votre vie. En Europe peu de personnes connaissent les cigares « PG »  Paul Garmirian, ainsi que votre histoire toute singulière. Vous vivez en Virginie aux USA, vous parlez très bien le français, l’anglais, l’espagnol, l’arménien et  le libanais je crois ? Mais de quelle origine êtes-vous au juste ?

Paul :

Je suis d’origine Arménienne, né au Liban en 1943. Mon éducation secondaire était chez les frères du Sacré Cœur et le Lycée Franco- Libanais à Beyrouth. Le Liban est un pays multi- culturel où j’ai appris l’Arménien avec mes parents, et l’Arabe la langue du pays, le Français au collège des frères, et l’Anglais au Lycée en Angleterre. L’espagnol était un vrai défi après avoir commencé à produire des cigares à Santiago en République Dominicaine en 1990.

Edmond :

En quelques mots Paul, quelles sont les différentes étapes de votre vie, jusqu’à la création des cigares ‘PG’ en 1990 ?

Paul :

En 1961, J’ai continué mes études d’économie et de droit en Angleterre jusqu’à la fin de 1964. Entre 1965 et 1975, j’ai fait des études en Sciences Politiques et Relations Internationales à Washington où j’ai obtenu mon Ph.D. (Doctorat D’Etat).Je suis retourné au Liban pour enseigner aux Haigazian University et Beirut University Collège. En 1977, j’ai pris une position à Washington comme directeur adjoint à l’Assemblée arménienne, qui représente toutes les organisations politiques et culturelles aux Etats-Unis.

De 1978 jusqu’en 1990, j’ai travaillé dans l’immobilier (construction de maisons, achats et ventes de terrains). Durant la période 1983-1990, je faisais des recherches sur les cigares pour augmenter mes connaissances que j’avais depuis 1960 et éventuellement pour publier mon livre  ‘The Gourmet Guide to Cigars en 1990’. Une des plus grandes inspirations était une visite à Genève ou j’ai connu Zino Davidoff en 1960.

Depuis 1990 jusqu’à maintenant, je fais fabriquer mes 9 mélanges différents de cigares ‘PG’ chez Tabacos Dominicanos Davidoff sous la direction et avec la collaboration d’ Hendrik Kelner et son équipe.

Edmond :

Un parcours impressionnant et formidable ! Le cigare partage votre vie depuis combien de temps maintenant ? Et quels sont vos meilleurs souvenirs ‘enfant’ qui ont contribué à cette passion. En 1960, vous étiez très jeune lors de votre rencontre avec Zino ! 17 ans…  

Paul :

Le cigare fait partie de ma vie depuis 1959 et même avant. Mon père était un grand connaisseur de cigares. J’étais toujours curieux de l’arôme des cigares Cubains que mon père fumait comme: H.Upman, Partagas, Punch, Montecristo, Romeo y Julieta, Hoyo de Monterey de Jose Gener, Bolivar et d’autres. J’avais une fascination énorme pour les odeurs des cigares de mon père et les parfums de ma mère. A l’âge de dix ans, je mettais le nez

dans les boîtes de cigares de mon père pour profiter de l’arôme des cigares qui m’emmenait dans les îles des Caraïbes d’après les lithographies ( vista ) sur certaines boîtes de cigares Cubaines.

Mon père m’a offert mon premier cigare à l’âge de 16 ans, un H.Upman. Il se réjouissait d’avoir un nouveau compagnon pour partager ses cigares Cubains. J’ai eu aussi le plaisir de connaitre Zino dans sa boutique à Genève en 1960 à l’âge de 17 ans.

Edmond :

A 17 ans, vous étiez tout jeune, Zino aussi d’ailleurs ! Vous ne pouviez pas imaginer ce destin extraordinaire que nous connaissons aujourd’hui, ainsi que votre histoire analogue dans les décennies à suivre. Quelles étaient vos relations avec Zino ?  A-t-il eu un rôle prépondérant dans votre vie ? 

Paul :

Avant de parler de Zino, Je voudrais vous dire que mon intérêt dans la musique était tout aussi important que les cigares. Entre 1959 et 1961 avant mon départ pour l’Angleterre, je  chantais et j’accompagnais à la guitare à la télévision Libanaise, des chansons Françaises, 

Italiennes, Espagnoles et Américaines. Dès le début, j’ai trouvé que les cigares et la musique avaient beaucoup en commun. L’équilibre, la balance des notes identiques à l’harmonie que l’on peut trouver dans le mélange de la tripe d’un cigare.

J’ai maintenu une forte amitié avec Charles Aznavour entre 1965 et 1991. Et je suis apparu à un concert à Washington sur le même programme que Sammy Davis Jr et Louis Armstrong. Je passais du temps avec Aznavour à  chaque fois qu’il donnait des concerts à Washington et à New York, à Londres et au Casino de Beyrouth au Liban. Mais la musique n’était malheureusement pas pour moi.

Photograph-002_email.jpgPaul et Charles Aznavour.

D’ailleurs plus tard avec Hendrik Kelner, notre amitié a commencé par la musique durant ma première visite chez Tabadom à Santiago. Ayant fait sa connaissance à New York en novembre 1990 quand les cigares Davidoff Dominicain ont été lancé, Hendrik Kelner m’a  invité à visiter sa plantation dans la vallée de Cibao.

Dès janvier 1991, je recevais déjà mes premiers cigares ‘PG’ par l’intermédiaire d’Avo Uvezian (les cigares AVO) rencontré auparavant quand j’ai commencé à concevoir les cigares ‘PG’ avec Kelner, nous étions arrivés ensemble au dîner organisé à « Camp David » Lui, jouait du piano et m’a demandé de l’accompagner à la guitare. Avo a annoncé à toute l’assemblée que son copain Arménien venait de Washington, et qu’il emmenait dans ses bagages tout son amour de la musique et des cigares. Ce fût une fiesta mémorable !

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Paul et Henky.

Le lendemain à mon entrée chez ‘Tabadom’, avec la présence d’Hendrik Kelner, Eladio Diaz, le bras droit de Kelner, m’a mis son bras autour de mes épaules et m’a annoncé: « Après la fête d’hier soir, vous n’êtes plus un client mais un membre de notre famille ». J’avais un sentiment d’honneur et de fierté de savoir que mes cigares allaient être fabriqués par Kelner, choisi aussi par Zino Davidoff pour fabriquer leurs cigares après la coupure avec Cuba. 

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Eladio Diaz et Paul.

J’admirais le travail de Davidoff depuis la publication de son livre « Le Livre du connaisseur de cigare » publié en Français en 1967 et en Anglais en 1969.

Pendant des années, j’ai profité avec mon père des cigares Davidoff de la Havane qui étaient élégants, doux, subtils, avec beaucoup de finesse comme le Dom Pérignon de la série des châteaux.

Durant mes recherches pour mon livre « The Gourmet Guide to Cigars » J’aborde le sujet des problèmes entre Davidoff et Cuba qui avaient commencé à faire du bruit dans la presse Européenne. Le conflit a débuté à la mi-Juillet en 1989 durant la guerre froide entre Davidoff et les autorités Cubaines après un échange de communiqué de presse concernant la décision de produire les cigares Davidoff à Santiago en république Dominicaine, due à la détérioration de la qualité des cigares Cubains. Durant cette période, Santiago de Los Caballeros en Rép Dom devenait un nouveau centre de production pour les cigares de haute qualité.

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The Gourmet Guide, livre de Paul signé par Zino.

Après beaucoup d’anticipation, les nouveaux cigares Davidoff Dominicains ont été introduits le 13 Novembre 1990 à New York durant une réception très élégante avec la présence de Mme Philippine de Rothschild, Raymond Scheurer, Dr Ernst Schneider et Zino Davidoff qui  déclarait: « J’ai le plaisir de vous annoncer l’introduction de nos nouveaux cigares. » Durant un moment privé, j’en profitais pour interviewer Zino pendant 15 minutes et je lui rappelais que j’avais visité sa boutique en 1960. Nous avons chacun signé nos livres respectifs, je lui ai demandé comment les nouveaux cigares Dominicains allaient se comparer face à la grande qualité des Davidoff Cubains. Il y avait un peu d’énervement dans sa voix quand il a répondu: 

« Monsieur, ce n’était pas notre intention de reproduire les mêmes cigares d’avant. L’un n’a rien à faire avec l’autre ! Nous avons établi cette nouvelle ligne de cigares qui ont leur personnalité. Ce sont des cigares légers avec un très bon arôme… Ce sont des cigares de haute qualité qui ne se bagarrent pas avec vous quand vous les fumez. » ( INTERVIEW DE PG ET ZINO DAVIDOFF.THE SKY CLUB LE 13 NOVEMBRE 1990. NEW YORK ) 

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Zino et Paul.

En conclusion, je n’avais aucun lien avec Zino Davidoff pour faire fabriquer mes cigares chez Kelner. C’était plutôt l’encouragement de copains comme Avo Uvezian et d’autres amis.

Edmond :

Le cigare, la musique sont indissociables pour vous ! Sa dégustation est toujours analogue à une partition de musique, un morceau choisi. Mais vous, Paul ! Comment définiriez-vous la musicalité de chacun des mélanges ‘PG’ ?     

Pour moi et heureusement pour Henky et Eladio, nous sommes tous les trois des amoureux de la musique. Le choix de la musique qu’on écoute est très subjectif ainsi que les mélanges qu’on fait pour les cigares. Les permutations sont illimitées. Tout dépend de ce qu’on aime, le confort qu’on ressent quand on écoute un morceau particulier d’un compositeur favori et d’un cigare qui satisfait le sens de l’olfactif et la décision de fumer un certain cigare.

Mais on peut tout de même classifier la musique et les cigares objectivement du point de vue de la douceur ou de la force de la musique ou d’un cigare. Moi j’utilise un barème de 1 à 10

pour la puissance du cigare, cela dépend des feuilles de tripe. Un cigare comme le PG Gourmet est moyen de force 5 sur 10 mais un goût ou un arôme de 8 sur 10.

En 2005, durant  une interview jointe de Kelner et moi-même avec Jedd Babbin l’auteur de l’article « Cigar Symphony » dans le magazine Américain Spectator, la question suivante a été posée à nous deux: « Comment donnez-vous satisfaction à un consommateur qui cherche

un cigare Wagnérien et un autre qui veut fumer un Tchaïkovski ? » La réponse de Kelner: Wagner avec ses idées révolutionnaires et nationalistes représentaient une musique forte qui pouvait torturer les oreilles. Un cigare Wagnerien est un cigare fort, intense, excitant qui fatigue le fumeur. Kelner continue: Tchaïkovski a une musique soulageante, harmonieuse et spirituelle avec les complexités d’un génie sans attaquer les sens. Un bon cigare pour la méditation. Comme Zino Davidoff m’a dit en 1990, il ne faut pas qu’un cigare se bagarre avec  le fumeur. 

La musicalité de mes cigares vient de la source des mêmes compositeurs: Henky et Eladio. Durant une visite à Tabadom à Santiago en 1996, Je leur ai fait une remarque à Henky et Eladio

en leur disant : Messieurs, Vous êtes des génies. Moi je vous dis ce que j’aime, je compose la musique et vous l’exécutez à la perfection. La réponse de Kelner: Paul, tu n’écris pas de la musique, tu composes des symphonies. Pour moi c’était un moment rempli d’émotion qui m’a amené les larmes aux yeux. D’ailleurs c’est pour honorer cette phrase de Kelner que j’ai nommé le PG du 20e Anniversaire de la série SYMPHONY.

Et maintenant pour s’amuser un peux je peux vous dire qu’aucun de mes cigares est Wagnérien. J’aime la douceur, l’élégance dans un cigare raffiné.

Pour la série Gourmet et Artisan Sélection, ce sont des cigares confortables à fumer. Pas d’agressivité. Elégants comme la musique de Debussy. Ni voyez aucune présomption dans cette analogie à la grande musique avec ces exemples ci-dessous, dont je suis loin de rivaliser avec leur talent de musicien. 

  • ·         La série Soirée, c’est comme la musique de Bach.
  • ·         Réserva Exclusiva, c’est la musique de Mozart.
  • ·         Série Maduro musique de Franz Liszt.
  • ·         Série15 ème Anniversaire et l’Artisan Passion. Des cigares robustes. Musique de Tchaïkovski et Aaron Copland
  • ·         Finalement, la série Symphony, c’est mon compositeur favori Aram Khatchatourian: « La Danse du Sabre ».

 

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Edmond :

Paul, y a-t-il une symphonie à ce jour inachevée ? Une partition pour laquelle, les instruments n’ont toujours pas trouvé de chef d’orchestre. Aujourd’hui, que vous reste t-il à accomplir après toutes ses intenses années de passion ?

Paul :

Je vais parler du passé avant de parler de l’avenir. Tout ce qu’on fait dans la vie, c’est dérivatif de ce qui nous influence et à quoi on s’expose. Les expériences de la jeunesse, la culture, la musique, l’art, les sciences, les nouvelles et les découvertes dans différents domaines, ça forme nos idées et nous aide à voir comment voir la vie, et ce que nous aimons faire.

Pour moi, les meilleures expériences après mon entrée dans le monde du cigare ont été la reconnaissance de certaines célébrités comme Pierre Salinger, Arnold Schwarzenegger, Rudy Guiliani, ainsi que des gens très ordinaires comme le boucher, le camionneur ou de jeunes étudiants. Ils avaient tous une chose en commun: le plaisir et la joie de fumer un bon cigare.

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Pierre Salinger et Paul.

Leur appréciation par des connaisseurs a créé un sens de la camaraderie avec beaucoup de fumeurs dans plusieurs pays sauf l’Europe. A part les cigares, mes seules productions en France sont les briquets PG chez S.T. Dupont, les boîtes (humidors) chez Elie Bleu et les étuis à cigares chez Ducas, les coupes- cigares de haute précision en Angleterre et les cendriers en Belgique qui ont donné une valeur ajoutée à mes cigares.

Malgré le fait que la gamme de mes cigares et des accessoires soi t complète, on ne peut pas se reposer sur ses lauriers. A présent, c’est le moment de travailler sur un nouveau mélange un cigare que j’imagine déjà, et la musique et les sons que j’entends pour célébrer le 25e anniversaire de PG en 2015 et de familiariser les connaisseurs en Europe avec mes cigares. Les instruments jouent dans ma tête pour pouvoir composer une nouvelle création pour le 25e anniversaire. Mais ce n’est pas une finalité. L’avenir présente toujours de nouvelles idées. Celles-ci seront toujours des symphonies inachevées.

Edmond :

Merci Paul pour cette jolie parenthèse, en espérant que ces lignes suggèrent l’envie à mes lecteurs de découvrir tes cigares et ton travail. Malheureusement je dois clore cette entrevue que j’aimerais bien sûr prolonger, mais ce serait abuser de ta gentillesse ! Par contre, si quelqu’un désire poser une question subsidiaire à Mr Paul Garmirian, il se fera un plaisir de vous développer sa réponse.

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Kevork Garmirian (fils) à gauche, l »ambassadeur Dominicain à Washington, Paul Garmirian et Hendrik Kelner à droite.

Site internet cigare « PG »

mail: contact@pgcigars.com

4 commentaires sur “Interview « Paul Garmirian » Avril 2014

  1. Bonjour Edmond,
    Il serait intéressant de savoir si ces cigares demandent ou non un vieillissement?
    Si oui de combien de temps?
    En lisant cette interview, je me demande si ce parcours formidable serait encore possible aujourd’hui, car il faut vraiment que les aléas qui l’ont rendu possible se combinent impeccablement.
    Dans tous les cas, chapeau, Mr.Garmirian!!

  2. Les etoiles etaient bien allignees pour in cigar pareil, mais bien sur le desir et le travail dur on bien aide.
    Merci pour les delices,
    Cigare PG fumeur fidel.

  3. Bonjour Edmond
    Très instructif ton interview et rêveur ,ça m’a donne encore plus envie de chercher des nouvelles idées pour ce monde qui m’a toujours très attiré meme si je suis un fumeur irrégulier de cigares, mais comme disait Zino : Fumez moins mais mieux.

Les commentaires sont fermés.

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