Cuba ( épisode 5 )

Aujourd’hui nous embarquons pour la région de la ‘vuelta abajo’, qui se situe à l’ouest de l’île à environ 150 km de la Havane. Avec une bonne dose d’optimisme, ce trajet devrait prendre pas loin de 4 bonnes heures de route ! N’oubliez pas que nous sommes à Cuba, et rien n’est simple ici. A Cuba, sachez qu’on ne court pas après le temps, l’importance est de relier deux points, avec la certitude de bien les rejoindre !

Pour cela, le transport le plus aisé et le plus sûr pour se déplacer est certes le bus, ‘Havanatour et Viazul’ les deux principales compagnies officient sur l’île, des agences reparties aux 4 coins de l’île. Rien à voir avec les transports bondés, les fameux bus populaires de La Havane. Au contraire, ceux-ci plus fiables, confortables et climatisés concernent une clientèle plus aisée. Le personnel de bord s’apparente à celui d’un long courrier, protocole oblige vous y trouverez toujours deux chauffeurs en uniforme , chemise bleue azur et pantalon de costume bleu marine, lunette de soleil à la ‘chips’ pour unique fantaisie. Manque juste une hôtesse pour vous délivrer la sempiternelle chorégraphie des consignes d’évacuation ! Chaque déplacement se doit d’être finement préparé, en cas de panne les bus ne peuvent compter que sur eux-mêmes, d’ailleurs chaque chauffeur possède une formation de mécanique générale transmise de père en fils, indispensable pour ce travail.

Départ de la Havane, ‘Viazul bus station Havana’ pour la destination de Vinales via Pinard el Rio ( ci-dessous le trajet )

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Sans grande exagération, les axes routiers sur lesquels vous circulez à Cuba s’apparentent à eux seuls à des rues piétonnes ou parfois des pistes cyclables, des routes pour certains d’entre eux, des terrains de jeux pour les enfants, lieux de rendez-vous pour d’autres, d’où une limitation de la vitesse fixée à 100 km/h sur les autoroutes, bien entendu après avoir évité quelques vélos, de véhicules improbables, ralentis  plus d’une fois pour laisser des piétons traverser, évités une bonne centaine de nids de poule et une pause casse-croûte obligatoire. Et devinez ! Cerise sur le gâteau, une panne de climatisation qui nous immobilisera un bon moment dans la magnifique gare de Pinard del Rio ! Fauteuils vintages en plastique rouge, murs bleus outremer ton sur ton, une petite télé cathodique à l’écran fatigué de couleur verte continue de rythmer cette vaste salle d’attente, où programmes d’informations s’alternent avec clips musicaux latino, s’enchainant dans une résonance abominable amplifiée par l’écho de la pièce.

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Avec quelques inquiétudes tout de même, nous patientons bon gré mal gré le retour de notre bus, le petit groupe épars que nous formons, composé principalement de touristes, français, anglais et quelques locaux piétine sur le quai en attente d’informations, certains font connaissance en découvrant avec surprise qu’ils utilisent le même langage ! D’autres se replongent dans leur guide en espérant trouver une rubrique « Que faire en cas de panne ? » 

Des bus entrent et repartent dans les vapeurs de gasoil et d’huile chaude, mais toujours rien en vue !

Et c’est finalement une heure et demie plus tard à la vue de notre bus que nous comprenons.

Enfin libérés, nous reprenons le cours de notre voyage vers notre terminus, où nous arriverons sur le coup des 16h à Vinales. Là où nous attend patiemment notre hôte de la ‘Casa Marie Louisa’. Partis vers 10hs30 ce matin, je vous laisse faire l’addition (4 heures est la durée du trajet, lorsque tout va bien !)

Dès la descente du bus, nous nous frayons difficilement un chemin à travers une petite foule de personnes qui s’est subitement formée à notre arrivée, nous proposant à la volée la location de casa, jouant des coudes, leurs cartes de visite tendues vers le ciel. Ce business si répandu dans les lieux dit ‘touristique’ attire nombre d’opportuniste, une source de revenus bienfaitrice dans ce petit village du bout du monde.

 

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Casa Marie Luisa.

Sur environ 150 mètres à pied, nous empruntons  la route principale aux allures de ville du Far West avec des deux côtés comme saloon, des paladars munis de terrasses couvertes suspendues par une enfilade de colonnes antiques peintes de bleu et de vert. Toujours avec surprise, peu après nous découvrons notre nouvelle casa qu’Ely a réservé pour nous pour ce séjour de 3 jours.

Marie Louisa notre hôte, une femme souriante au physique généreux s’empresse de nous faire bon accueil, et d’un pas lourd, elle nous présente notre logement dans l’arrière-cour de sa maison, une sorte de petit bungalow en dur à toit plat comme la plupart des habitations de la région. L’intérieur très bien agencé comporte une salle de bain/WC ainsi qu’une grande chambre muni de 2 lits, d’une petite coiffeuse au miroir jauni, d’une table de chevet avec son petit marbre ajusté me renvoie l’espace d’une seconde à mes souvenirs d’enfance chez mes grands-parents.

Une fois nos bagages dépaquetés, Marie Louisa nous informe que la maison propose aussi le couvert, au menu ce soir, porc, poulet ou langoustine pour un prix modique et unique de 8€ ! À votre avis que choisirons-nous ?

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Langouste 8€.

J’en profite après ce « frugal »l repas, copieusement préparé par la maman de ‘ML’, d’organiser notre journée de demain avec l’aide de Luis le fils de ‘ML’, qui lui aussi tient beaucoup de sa mère physiquement, même gabarit ! Demain au programme, excursion à dos de canasson dans la vallée de Vinales, visite des plantations et dégustation de cigare et rencontre avec les vegueros.

Un coup de fil passé de Luis, le rendez-vous est fixé pour demain début de matinée.

9h15, tous les deux bercés par nos ‘mecedora’ (fauteuils à bascule), nous guettons l’arrivée de notre guide qui maintenant ne devrait plus tarder. Effectivement, après tout juste 5 minutes, un homme à l’allure paysanne et d’un pas assuré fait son entrée en compagnie de  Marie Luisa. (Les randonnées pédestres dans la région trouvent essentiellement leurs clients dans les casas) Après de sommaires présentations, Emilio le visage cuivré par le soleil, nous emboîte le pas, nous  invitant à le suivre à une encablure de la casa. Un peu surpris nous découvrons nos montures ! Très loin de nos chevaux grassement nourris, les chevaux cubains appartiennent à une race assez petite et très osseuse d’équidé aux qualités très robustes.

 

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Emilio.

Emilio en parfait écuyer, prend les choses en main pour nous équiper et nous mettre en selle. Notre petit convoi se met donc en marche, nos deux rosses en pilotage automatique connaissent parfaitement le parcours, inutile de les guider. Emilio derrière ferme la marche et nous, devant, découvrons à la sortie d’un sentier encaissé, ce décor tant attendu fait de verdure sporadique, morcelé par ce sol rougeoyant soulevé par les coups frappés des sabots de nos juments.

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A notre gauche s’offrent des terres où le labourage vient de commencer, à l’aide d’attelage improbable mais authentique « une charrue tirée par des bœufs », sachez que le gros matériel agricole motorisé appartient à l’état, il est mis à disposition pour certaines exploitations. Mais cette scène prolétarienne de labour si commune aux paysans Cubains, appartient ici à une dure réalité, une survie de tous les jours. Sous un véritable cagnard et sans un bruit, ici les hommes exsudent leur sel en remuant cette terre argileuse. Un sol nourricier riche d’oxyde de fer qui entre pour environ 50% de sa composition (suelos ferriticos) ainsi que le sodium, le calcium, le potassium et cuivre. Minéraux indispensables  à la bonne croissance des plants de tabac noir.

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Un peu plus loin au premier bivouac après une bonne heure de selle, j’en profite pour collecter symboliquement une petite poignée de cette terre. Quelques miettes de Cuba dans un sachet étanche comme souvenir !  Cela fait bien entendu sourire notre Emilio amusé par cette scène.

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Une petite cabane au milieu de nulle part sert de poste avancéà cette petite organisation bien rodée des va-et-vient des touristes. Deux autres paysans sous cet abri attendent patiemment ! L’un deux nous propose gentiment de goûter à leur production, ce fameux cigare paysan !  Assis sur des bancs de fortune, j’accepte volontiers d’y goûter. Un module du genre petit corona au vu de la taille. Des cigares vendus en fagot de quinze sont maintenus enroulés dans une feuille de bananier. D’un aspect osseux, assez rustique sans signe ostentatoire, la cape roulée d’une semaine ou deux possède l’aspect d’une vieille peau, fine et grasse, encore légèrement humide, cette cape dégage des flaveurs simples de feuille séchée, rien à voir avec nos puros Cubains aux senteurs boisées de cèdre ou autres suavités. Et le goût me direz-vous ? Eh bien, très bon ! Dès l’allumage, les saveurs Cubaines sont nettement identifiables, mais plus végétales avec une dominante herbacée et contrebalancée d’une bonne suavité, certains y retrouveraient quelques similitudes avec un JL Piedra. Niveau puissance, rien d’agressif, le cigare s’équilibre confortablement jusqu’au-delà du second tiers, ensuite…

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La suite, entre nous ! Je m’en fiche comme de ma première communion ! Il pourrait être infect que je le trouverais sûrement très bon. Rendez-vous compte, fumer un cigare frais au milieu des Mogotes dans le berceau du puro, l’endroit le plus religieux du cigare au monde. Un moment magique de grâce que je souhaite à tous les amateurs de vivre un jour. A cet instant ce cigare ne peut être que le meilleur de la terre. Je me souviens d’une scène d’Indiana Jones dans la dernière croisade, cette fameuse quête du Graal lorsqu’Indiana choisit cette petite coupe insignifiante au milieu de celles d’or et de pierres précieuses. Cette analogie peut vous sembler tirée par les cheveux ! Encore une de mes élucubrations, une de plus. Mais ce petit corona à l’aspect négligeable et anodin enchante ici à lui seul la genèse du ‘Puro’ Un cigare brut de décoffrage, aux arômes incertains et  peut-être maladroits, mais qui possède en lui ce gène unique, commun à tous les cigares cubains. Celui d’un cépage unique de cette terre, celui de la Vuelta Abajo. Un grand merci à mes héros d’un jour, Emilio et ses compagnons.

 

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Petit avocat.

 

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Casa de tobacco.

Comme verre de l’amitié, Pedro nous offre la coco de l’amitié ! Une noix verte préparée à la machette dans laquelle on y verse un rhum bon marché, un régal les amis ! Une fois terminées, elles rejoindront les centaines de noix vides derrière la cabane, entassées là, comme de vulgaire canettes de bière, étrange vision.

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Après nous avoir roulé un cigare sur une minuscule planche posée sur les genoux, avec tout le savoir-faire d’un torcedor, nous sommes conviés à visiter la casa de tabacco ( maison de séchage )

A la manière d’un filtre, les feuilles argentées de palmier séché, cuites par le soleil laissent insidieusement circuler l’air au travers de l’édifice, afin de réguler la température et l’humidité relative. L’intérieur très sombre renferme des centaines de perches horizontales de 4 mètres, fixé sur une hauteur d’environ 8 mètres. Celles-ci supportent des milliers de feuilles en phase de sudation. Dont les plus récentes, les plus vertes positionnées au niveau du sol et les plus anciennes tout là-haut dans leur ultime étape de séchage de 40 à 45 jours attendent le bon moment. Curieusement, l’odeur qui règne ici n’est pas identifiable à celle du tabac, mais plus à des senteurs automnales de feuille morte, très loin du cigare. Les couleurs s’étalonnent dans des camaïeux de vert et de jaune, de l’ocre au marron, seul indice visuel sur l’avancement de ce cycle déshydrateur où chaque souffle de vent enivre cette masse vivante et frémissante, finit d’agoniser dans un silence mystique.

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Une fois sortis du séchoir, Emilio nous suggère de nous accompagner dans un lieu de baignade de la région pour nous rafraîchir, un point d’eau singulier et salutaire situé dans une grotte souterraine à quelques kilomètres ! Avec cette chaleur, pourquoi pas ? La petite caravane se remet donc en route, après de justes remerciements envers nos amis d’un jour. J’en profite une fois sur ma monture pour griller mon second cigare de la journée, un magnifique ‘Behike54’ visséà la commissure des lèvres, brève allégorie au western spaghetti dont je me régale intérieurement, très satisfait.

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Moi !

Après avoir traversés différentes plantations, nous abordons les contrebas boisés d’un escarpement. Là, aux abords d’un petit gouffre, un comité d’accueil prend le relais pour l’organisation, 8€ par personne pour entreprendre cette balade dans ce trou. Le prix abusif nous contraint même pas à faire demi-tour ! Par petits groupes de 5 ou 6, nous empruntons la descente à la seule lueur d’une lampe tenue par notre guide en tête du cortège. Au loin une flamme vacillante indique la direction à suivre comme unique repère. La chaleur, le cigare et le rhum aidant, mon équilibre en a sérieusement pris un coup ! A plusieurs reprises je manque de me ramasser, évitant de justesse de me vautrer dans les multitudes petites marmites du site. Ne riez pas, j’aimerais vous y voir dans cette pénombre ! Quelle connerie…et mer…j’y vois que dalle. 

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Madame !

Enfin, nous découvrons au bout cette grotte une petite étendue d’eau éclairée par une bougie posée à même le sol projetant sur les parois des ombres inquiétantes. Voici un charmant lieu de baignade ! Une eau à 12/15° gla-gla.., certains prendront l’initiative de faire trempette, un groupe d’Allemands à l’embonpoint protecteur commence par se dévêtir maladroitement, suivi de près par un jeune couple de français plutôt sympathique, humm…Une atmosphère géniale pour un remake du film ‘The Descent’ et du Projet Blair Witch. Ce sera sans moi !

De retour à la surface, nous prenons conscience que les habitants de la vallée ont vite appris le business local ! C’est bien dommage, mais que voulez-vous ? Tout est bon pour ce remplir les poches et arrondir ses fins de mois difficiles. Nous ne pouvons pas leur en vouloir, nous ferions sûrement la même chose à leur place.

 

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Madame !

Une heure plus tard, fourbus  mais contents, la montre casio d’Emilio nous  indique déjà 13h30 ! Nous voilà rentrés de cette belle aventure en terre inconnue qui restera gravée dans nos mémoires. Comptez 20€/ pers, (boissons offertes) et 25€ le fagot de 15 cigares paysans.

Au centre de Vinales en quête dun endroit pour se restaurer, un résidant affable denviron la trentaine, endimanché dune guayabera (chemisette typique cubaine), lunettes de soleil sur un crâne lisse et brillant, nous aborde dun sourire enjôleur marqué par deux dents en or. Il nous interpelle en minaudant le geste à la parole : « Amigo, que necesita un taxi ? »

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Centre Vinales.

Comme à mon habitude je rejette loffre une fois de plus. Quoiquaujourdhui après réflexion ? Malgré un look patibulaire et douteux, nous lui donnons tout de même rendez-vous pour demain matin 9h devant la casa Marie Luisa pour une équipée en taxi à travers le triangle Pinard del rio, San Juan y Martinez et San Luis dont nous nous souviendrons longtemps. ( à suivre )     

 

7 commentaires sur “Cuba ( épisode 5 )

  1. Nice nice nice !
    Merci pour le partage 🙂
    Rhaaa il a coupé, vivement la suite !

  2. Oui merci encore!
    On sent la chaleur pesante et l’humidité nous entourant (encore que pour l’humidité on a de quoi faire avec le temps d’en ce moment…)
    C’est vrai qu’on est coupé dnas l’élan. Un bon feuilleton dont on attend la suite avec impatience! 🙂
    Il faudrait peut être se faire sponsoriser par l’office du tourisme cubain, car on peut difficilement donner plus envie d’y aller faire un tour !
    Merci encore un fois.

  3. J’adore ! Merci à toi l’ami, je vais pouvoir goutter à ton fameux cigare paysan avec toute ces images en tête. Quelle aventure, ça donne envie tout cela.Vivement la suite!

  4. Tu es le roi , tu nous tiens en haleine avec ton récit, allez vite la suite …..
    Moi qui ai fait Cuba façon tourisme occidental, tu viens a me faire regretter l’organisation de mon périple, au mieux à penser de m’organiser un nouveau voyage …..

  5. Merci à vous tous pour votre fidélité, moi qui ne pensais écrire qu’un épisode ! Le prochain sera le meilleur, je pense…

  6. Salut Edmond,
    J’en ai l’eau à la bouche , profite bien et merci pour ce voyage.
    Amicalement.

  7. Hello,
    Mauvaise manipulation sur mon iphone. Je me suis réinscris sur le site. Je m’en serais voulu de ne plus la recevoir car il me semble que l’on a la même approche du cigare à savoir être avide de découvertes.
    Bon week-end

Les commentaires sont fermés.

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