Cuba ( épisode 4 )

Un endroit incontournable de la Havane est sans aucun doute la ‘promenade des Cubains’,  vaste esplanade d’environ huit kilomètres qui prend sa source de la vieille ville à l’Est à l’embouchure du rio Almendares tout à l’ouest. Cet aménagement du bord de mer fût entrepris  par le gouvernement temporaire US de 1901 pour se terminer bien après en 1952, 50 ans de travaux avec ses hauts et ses bas comme vous pouvez l’imaginer. Malecon en langage populaire espagnol veut dire ‘La jetée’ mais officieusement, l’avenue se nomme ‘Maceo’ (Antonio Maceo héros révolutionnaire pour l’indépendance de Cuba au 19e siècle) Pour faire simple, la Malecon est une immense digue sensée protéger la ville des assauts de l’océan atlantique, et accessoirement un lieu de rendez-vous plébiscité par les habitants de ville. Il accueille les pêcheurs de ‘pescado’ (poisson en espagnol), à Cuba difficile de connaitre les poissons que vous mangez dans les Paladars, vous verrez souvent affiché sur la carte ‘pescado’ comme le nom d’une espèce inconnu de poisson, inutile d’en savoir plus ! no comment…

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La Malecon.

Les jeunes cubains s’y rendent également pour s’y baigner, plus accessible que les plages de sable à l’Est de la Havane. Ici pas de sable blanc, mais uniquement des rochers saillants et tranchants pour les plus téméraires !

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Baigneurs sur le bord de mer rocheux.

Ne soyez pas surpris, quoique oui ! Si vous croisez à l’abri du vent derrière un muret, une soliste au tuba exécuter ses gammes dans une mélopée lancinante, loin du tumulte de la capitale. 

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Vous voyez, je n’invente rien !

Prévoyez de bonnes chaussures si comme nous, vous prévoyez cette balade à pied ! Ce lieu si singulier de la Havane n’a rien de comparable avec la promenade des anglais à Nice. Mais avec beaucoup d’imagination et quelques mojitos, on peut s’en faire une idée luxuriante ! Eh oui, aujourd’hui ce front de mer ressemble plus  à la ‘Corniche’ à Beyrouth pendant les années de guerre Israélo/ Libanaise, qu’à une jolie carte postale. Désolé d’égratigner  le mythe de la ‘Malecon’ mais c’est déjà fait par l’usure du temps ! Je conseillerais de vous y rendre le soir à la tombée de la nuit afin que ce décor de fin du monde s’harmonise à la lueur des réverbères avec l’esprit festif et convivial des Cubains. Malgré quelques rares investisseurs chanceux et bien sûr cubains, subventionnés par une aide financière étrangère, la restauration complète de la Malecon prendra au minimum 200 ans ! A moins qu’un assouplissement du régime permette aux étrangers de devenir un jour propriétaire. 

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La Malecon.

Maintenant essayons d’en faire une version plus poétique avec plus d’emphase ! Je reprends donc ma découverte par ce lieu charismatique aux devantures fantomatiques, construit  pour faire face tel un rempart contre l’adversité. Les anciens palais à colonnades, tous de calcaire, rongés par les pluies acides, les embruns salés continuent de les effriter inexorablement  pour disparaître un jour à leur paroxysme. Aujourd’hui, beaucoup de ces vieilles bâtisses ne sont plus que scène de théâtre en trompe l’oeil, trop coûteux pour le gouvernement de procéder à des restaurations complètes, on ne garde plus que les façades, aux dos ferraillées de poutrelles métalliques rouillant leurs vieux os ! Plus loin entre deux ruines habitées, ne soyez pas surpris de découvrir un joli paladar qui n’attend que vous pour l’inaugurer pour la dégustation pourquoi pas d’une langouste ?

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La Malecon.

Attention, où vous mettez les pieds, il n’est pas rare que certains touristes disparaissent dans une bouche d’égout entrouverte, sans signalement ! D’ailleurs toute la ville semble piégée, des trous aux racines, du goudronnage sans gravier aux passages  cloutés sans clous, les trottoirs minés de déjections.  Les plus maladroits, les têtes en l’air, ouvrez  bien l’œil ! 

Avec une largeur équivalente à une 4 voies de chez nous, la circulation sur la Malecon reste fluide et rythmée par les bus, les taxis américains, les cocos taxi, motos, vélos et autres engins à 3, 4 et 6 roues parfois !  N’engendre aucun bouchon, mais juste une vilaine pollution. Sachez que la plupart des taxis US roule au pétrole, eh oui plus rentable que le gasoil ( Environ 3 centimes d’euro le litre de pétrole ) contre 0.72€ le gasoil motor ou le 0.96€ le gasoil regular qu’utilisent les propriétaires de véhicules plus récents. Vous comprenez maintenant pourquoi ça fume noir ? Aucune importance, du moment que ça roule.

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Engin à 6 roues !

Un peu plus loin sur son rocher, l’Hôtel national conçu par le cabinet d’architecte Mc Kim, Mead and White inauguré en 1930 se dresse fièrement. Toutes les stars américaines de l’époque séjournaient régulièrement dans cet hôtel, du célèbre crooner Franck Sinatra (grand amateur de Havane qui appréciait notamment le ‘Regios de Saint Luis Rey’, à Buster Keaton, Gary Cooper, John Wayne et tant d’autres.

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Hall de l’Hôtel National.

En 1946, les plus gros mafieux de l’histoire y prirent rendez-vous  pour une réunion au sommet dirigée par Lucky Luciano propriétaire des lieux grâce à l’aval du gouvernement Bastita où régnait une corruption à tous les niveaux, totalement infiltré par le milieu. Lucky était considéré comme le père du crime organisé aux Etats-Unis, un parrain à la Don Corleone. Vous auriez pu croiser ce jour là dans les couloirs de l’hôtel, Vito Genovese dit « Don Vito », Meyer Lansky dit « Le comptable », Santo Trafficante, Joe Adonis, Franck Costello dit « Le premier ministre du crime » et bien d’autres seconds fusils, homme de main, seconds couteaux, appelez-les comme vous voulez, que des personnes très fréquentables ! Dans les années post révolution castriste, l’hôtel perd de son faste, son casino fermé en 1960. Faute de moyen et faute d’envie, le pouvoir en place n’a que faire de ce bâtiment, symbole ostentatoire d’une Amérique impérialiste. A part le mettre à disposition aux diplomates et politiques étrangers. C’est en 1990 Après la chute du mur, que Castro perd son principal allié l’URSS, à court de change, il prend la décision d’entreprendre de gros travaux de restauration afin de ré-ouvrir l’hôtel aux touristes.

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Hall de l’Hôtel National.

Situé dans un joli parc arboré et luxuriant, l’hôtel fait face à l’océan, qu’il domine avec aplomb et austérité,  en vous écrasant de ses hautes façades aux multiples facettes de vitrages opaques. Une étrange architecture où se mélange le gréco/romain, côtoyant avec fantaisie le style espagnol avec ces deux immenses tours de guet comme unique témoignage et sûrement influencés par les vieux clochers de la péninsule Ibérique. Certains tourmentés de l’esprit comme moi y verront un asile imprenable, pour savant fou. Et d’autres, plus habitués aux cités dortoirs de la métropole y verront de vulgaires barres HLM en attente de dynamitage !

Un paradoxe étrange ! Avant de connaitre la véritable histoire de ce site, les photos me semblaient plus post-révolution et d’influence soviétique ! Eh bien non.

Une fois passée le seuil d’entrée, accueillis par deux grooms en livrée, vous pénétrez dans un immense hall avec de petites alcôves en enfilade d’un côté, dont certaines abritent de petits living de détente et de l’autre divers guichets destinés à organiser votre séjour. (Réservation, visite, transport, musée, etc…)

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La piscine vide de l’Hôtel National.

Dubitatif, après quelques allers et venus dans les divers salons à la recherche de…Je me résous à m’informer au près d’un guichet  » Where is the bar ? I would like to smoke a cigar, please. » Une charmante employée, la petite cinquantaine et très grande pour une cubaine, nous propose gentiment de la suivre. Au bout de la galerie nous empruntons et descendons un large escalier de marbre blanc juxtaposé à l’ascenseur, qui dessert plusieurs restaurants, et de suite sur votre droite puis au fond du couloir, prenez la première porte vitrée sur votre gauche et vous y êtes presque ! Plus loin, l’espace bar composé de deux grandes pièces à angle droit culmine sur la piscine en contre bas, offre un joli point de vue. Le barman m’invite à m’approcher du comptoir, d’un geste de la main il me montre un choix restreint de plusieurs boîtes de Cohiba posé à même le bar. Voici l’unique cave à cigare du ‘National Hôtel ‘, par dépit et faute de mieux je me contente d’un robusto. Vous m’entendez là, le mec déjà blasé, ne se contentera que d’un Cohiba Robusto ! Attablé tous les deux, face au courant d’air des hautes embrasures, je déguste ce cigare pensivement avec l’errance du fumeur en vacance. Le temps suspendu, j’apprécie chaque seconde de ce moment d’oisiveté, à ne rien faire ! Peu de personne fréquente l’hôtel en cette période, même avec 35° au soleil, le grand bassin est étrangement vide de ses baigneurs, aucune piaillerie de bambin ne vient troubler cet aparté avec mes pensées et ce cigare, que j’accompagne d’un Mojito pour changer ? Sachez qu’à Cuba, un rhum vaut largement un immodium.

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Bar de l’Hôtel National.

À raison de deux à trois cocktails par jour, je vous assure ‘nada’ ! Vous obtenez de suite l’immunité contre la turista et l’ennui ! Et ni voyez aucun prosélytisme à la soûlographie, mais juste un interlude contre la morosité et la monotonie pluvieuse d’une France en crise. Le temps d’achever cette dégustation, je laisse vagabonder mon regard sur ce bar qui entretient comme tant d’endroit de la Havane, le culte nostalgique des années folles, des stars de ciné de l’actors studio et de légendes du music hall reprennent vie dans une multitude de cadres aux photos noir et blanc. Dès l’entrée, de gigantesques et magnifiques fresques nécrologiques, véritables iconographies dédiées à ceux qui ont contribué à cette gloire passée, illuminent les murs,  telle la passion du Christ, contemplée par des visiteurs fraichement arrivées avides et livides, la banane sur le bide en quête de reconnaissance après avoir su identifier Errol Flynn sur le tableau !    

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Cohiba Robusto et mojito.

Mais l’heure du départ a sonné, par un bref calcul du serveur, je règle l’addition d’un total de 23 cuc pour 2 Mojito, 1 robusto Cohiba + un décorum emprunt d’histoire qui vaut bien 18 € ! Un petit conseil pour choisir votre cigare, ne le prenez pas au bar mais à la ‘Casa del Habano’ de l’hôtel, le choix y sera plus exhaustif.

La star à Cuba est sans conteste Cohiba, certes de très bons cigares ! Mais qui occultent un peu trop d’autres merveilles que les Cubain connaissent peu. Prenez par exemple un Partagas D4 très apprécié dans le reste du monde, aux saveurs souvent incertaines malheureusement ! Et bien ce cigare ne fait pas l’unanimité à Cuba.

Le cigare, loin d’être sacralisé comme nous aimons le faire chez nous, là-bas il se fume simplement sans suggestions chimériques et alambiquées, il se doit juste d’être bon et ainsi se conformer à un goût, une puissance, d’un ensemble doté d’un équilibre savamment mesuré. Pourquoi fumer autre chose qu’un Cohiba ? Si ce sont les meilleurs ! Eh oui…

los presidentes la havane

Monument Simon Bolivar.

Sur le chemin du retour, nous reprenons notre promenade jusqu’au vaste monument de granit noir celui de Calixto Garcia, juste à l’embranchement qui vous amène ensuite sur l’avenue ‘Los Presidentes ‘ ou en direction de Miramar tout à l’ouest. Grande figure de la guerre d’indépendance cubaine, le général Calixto Garcia, vieux soldat de plomb continue de chevaucher comme au premier jour et à veiller sur le sommeil des cubains, comme toutes les autres vieilles sentinelles de bronze, les rédempteurs de Cuba continuent de triompher fièrement, José Marti, Simon Bolivar, Antonio Maceo et Maximo Gomez pour ne citer qu’eux.

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Vue du monument Calixto sur la Malecon.

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Monument Calixto Garcia, avec au fond droite notre première casa ( immeuble orange )

Tout à gauche à l’entrée de Los presidentes, de vieilles infrastructures sportives, le ‘Stadium José Marti’ joyau de l’air soviétique présente un terrain de baseball où les écoles du coin viennent toujours s’entrainer, c’est le cas aujourd’hui. Et une piste d’athlétisme en terre battue où quelques courageux trottinent sous l’ombre fugitive des gradins, vaste auvent de béton aux couleurs patinées, blanchi par le soleil, offre quelques répits à qui veut bien transpirer un peu.

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Avenue Los Presidentes en direction de la mer. 

L’après midi se termine, nous voici enfin arrivés à notre casa particulare à la ‘calle 3’ pour un repos bien mérité. Ce soir Ely vient nous chercher pour une sortie ballet au théâtre national de Cuba, pour la représentation annuelle des meilleurs danseurs de la Havane. Un lieu fréquenté essentiellement par les parents et familles. Ça peut être sympa comme sortie, même si ce domaine m’est complètement inconnu !

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Avenue Los Presidentes.

Dans le prochain épisode, nous serons tout à l’ouest à 4 heures de bus de la capitale ( Environ 150kms ! ), dans la vuelta abajo, exactement dans la petite bourgade de Vinales (près de la vallée des mogothes) pour de nouvelles aventures au sein même de la culture du tabac noir. A suivre… 

 

6 commentaires sur “Cuba ( épisode 4 )

  1. Encore une fois, on sort de ce récit imprégné de Cuba!
    Je saurai jamais écrire comme ça… Encore et toujours un grand bravo et merci pour nous faire partager et découvrir Cuba.

  2. Bonjour Edmond
    Très beau commentaire et belle prose !
    beaucoup de réalisme et d’objectivité aussi
    Au plaisir de te retrouver en juillet
    Laurent

  3. Le saint des saints, nous y voilà ! A suivre volontiers…

  4. Que de plaisir à te lire ! Merci de nous faire partager ce magnifique voyage. Vivement la suite pour découvrir les terroirs de nos chers cigares.

  5. Magnifique, on dirait un voyage dans le passé, tout s’est arrêté, il y a 50 ans…Ca doit être super étonnant de revenir dans les années 50…En tout cas, tu nous racontes ton voyage avec une telle prose qu’on a l’impression d’y être…et nous donne envie d’y aller !
    Enfin, un petit bémol…Excuse par avance mon franc parler, mais comment, nom de Dieu, peux – tu être blasé par un Robusto Cohiba ? Sérieusement ? Bon, je plaisante, mais qu’en même, réponds à ma question, le Cohiba est-il meilleur à Cuba qu’en France ? Un cubain fumé in site est-il meilleur qu’outsite ?
    En tout cas, tu nous dois une prose sur la dégustation du Robusto, bon courage ! Et continues à nous raconter tes aventures !

  6. la dégustation d’un cigare est bien sûr très différente ! Déjà par la chaleur pesante et humide qui parfois rend difficile le fumage. C’est une autre manière de les apprécier. Personnellement l’expérience pour moi était de fumer naturellement partout, un peu comme respirer ou manger ! Fumer inside n’a rien de comparable, pour un peu que tu sois réceptif aux divers éléments qui t’entourent, la rêverie de l’aficionado fait le reste, comme j’essaie de partager avec ma sensibilité sur le blog…merci pour tes encouragements Dami, car sans ses lecteurs, un blog meurt.
    PS/ Pas blasé, mais j’aime avoir du choix lorsque que je choisis un cigare. j’adore prendre le temps pour en choisir un.

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