Cuba ( épisode 3 )

Continuons mes pérégrinations par un passage obligé à la fabrique ‘Partagas’, ce haut lieu touristique du cigare Cubain se dresse à l’ombre derrière le Capitole, à deux enjambées des vieilles vapeurs. Ces machines échouées loin des hauts fonds comme de vieux monstres marins, lourdes et agonisantes. Ces locomotives d’acier et de fonte rongées et figées par la rouille finissent de rôtir sous le soleil cuisant de la Havane, exsudant leurs dernières sueurs d’huiles de leurs carcasses hurlantes, vestiges fossilisés d’une époque oubliée.

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Derrière le capitole.

La ‘Real Fabrica de Tabaco Partagas’ se dresse là, au n°520 de la rue Industria depuis maintenant 168 ans. Malheureusement, le bâtiment a beaucoup souffert et n’abrite plus aujourd’hui, pour raison de sécurité, l’essentiel de la fabrication des cigares, transféré dans d’autres fabriques officielles de la ville. Difficile de ne pas être ému à l’approche de ce monument , ce temple du tabac noir qui fût pendant toutes ces décennies, l’unique ‘Fabriqua‘ voulue à l’image de son inventeur Jaimes Partagas. Des générations de Torcédors s’y sont retrouvées et succédées au rythme des galères, ces derniers y ont passé des vies entières à confectionner jour après jour des milliers de cigares, sous des chaleurs moites et étouffantes, la perle au front entre le brouhaha des ateliers comme unique chanson et les lectures d’Alexandre Dumas comme unique visa. Là, où la misère du corps et de l’âme pourrait en oublier le ciel et l’horizon, afin de satisfaire, bon nombre d’Aficionados à travers le monde. 

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Cimetière des vieilles vapeurs.

Aujourd’hui j’ai cette chance d’y être ! Le rez de chaussée s’ouvre sur un vaste porche qui mène aux différents étages, fermés au public et rigoureusement gardés par trois fonctionnaires. Le seul accès autorisé se cache derrière cette porte anodine sur votre droite, là se trouve une des plus atypiques ‘Casa del Habano’. Dès le seuil franchi, une sensation de fraîcheur vous glace un instant, puis les pupilles se dilatent  pour découvrir une pièce plus sombre et bien climatisée ! A l’intérieur une fois acclimaté à ce milieu, les odeurs subtiles de bois provenant des vieilles vitrines fusionnent avec les boîtes de cèdre et de tabac, se mêlant à la fois aux arômes de café d’un client servi au bar. L’espace ne fait guère plus de 40m2, mais compensé par une très belle hauteur sous plafond et soutenu par de solides voûtes. L’ensemble a des allures de chapelle ! muni d’un petit escalier, analogue à celui de la chaire que l’on peut trouver dans certaine de nos églises. Quelques humidors destinés à la vente, disposés comme des reliquaires. On s’attendrait presque à voir apparaître un pasteur scander son homélie aux fidèles !  « Mes biens chers frères, mes bien chères sœurs, reprenez avec moi tous en cœur…Dieux est un fumeur de havane suivi de ‘Have a cigar’ des Pink Floyd », vous connaissez bien sùr toutes ces chansons ?

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Tout de suite en entrant sur votre gauche en guise d’harmonium, ‘China’ ( de son vrai nom Léopoldina, une ancienne  Torcedor ) assise à sa table, joue de la feuille pour quelques curieux en quête d’authenticité moyennant une petite pièce ! Impassible, de ses mains expertes elle vous roule un corona en 3 minutes. 

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Big mama. ( je ne sais plus son nom ! )

Contrairement à la France, le choix des cigares à la pièce dans les civettes cubaines est  très restreint, vous ne trouverez pas tout le catalogue Habano. Le choix se porte seulement sur une trentaine de modules différents, une sélection judicieuse des meilleures ventes du moment.

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Hamlet.

Mon choix aujourd’hui se porte sur un Sir Winston de H.Hupmann qu’on m’invite cordialement à déguster dans la sacristie, euh… excusez-moi je voulais parler du salon privé ‘VIP’, inscrit sur la porte et situé dans le prolongement du grand comptoir destiné aux ventes de boîtes. Un peu suspicieux, je demande tout de même ‘ It’s free ?’ On ne sait jamais, vieux reflex du continent où tout se paye avant même de poser la question.

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H.Upmann ‘ Sir Winston’

Le salon ‘VIP’ Partagas  s’offre à moi, enfin presque, nous sommes deux fumeurs, un Allemand, un senior  cigare en bouche en grande conversation avec ce qui paraît être sa compagne, les deux installés dans le premier boudoir sur la gauche en entrant. Sur la droite derrière de grandes vitres, la réserve de la boutique avec toutes ses boîtes soigneusement empilées, celles-ci attendent patiemment de trouver acheteur. Je décide de m’installer, moi et ma ‘chère et tendre’ au fond du local, confortablement assis dans les fauteuils de cuir de couleur fauve  pour une dégustation dans le sacro-saint du cigare pour environ 1h45 de fumage. (Merci à ma femme pour sa patience et son amour, car ces séances se reproduiront à divers endroits de l’île !)

 

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Et moi !

J’en profite pour faire connaissance avec Hamlet, le gardien des lieux, un charmant gaillard  tiré à quatre épingles et passionné  par son métier. En effet  Hamlet a commencé à travailler dès l’âge de 19 ans dans la fabrique. Aujourd’hui figure incontournable de la boutique, son expérience et sa disponibilité envers les visiteurs contribuent  à la convivialité de cette casa. Nous échangeons un instant quelques points de vue, notamment sur les cigares vendus aux abords de la boutique. Faux ! bien entendu, malgré les tentations et la curiosité de certains et au risque de vous attirer de gros ennuis, fuyez-les ! sans vous énervez. ( conseil  avisé d’Hamlet ) Leurs méthodes douteuses vous attirent, le plus souvent chez eux dans un appartement, dans le but de vous présenter des Cohiba ou autres cigares garantis 100% vrais : 8€ l’Esplendido ou 5€ si vous en prenez un lot de cent pièces. Le risque dans l’histoire, ce n’est pas de les acheter et de vous faire gruger de quelques centaines d’euros, mais de ne rien prendre au contraire, certains pourraient se montrer agressifs et faire preuve d’intimidation pour vous inciter à les acheter.

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La sacristie ( porte de droite )

En France avant de partir, comme tout bon aficionado qui se respecte, j’ai pris le temps de composer une petite liste de cigares à me procurer, devenus introuvables ou trop coûteux : Magnum 50 de 2005, Gold Medal Bolivar, Partagas série D1 de 2004 ou toutes éditions limitées antérieures à 2009, avec l’ambitieuse illusion de dénicher une boîte oubliée dans une vieille cave, cette boîte poussiéreuse à laquelle, nous rêvons tous qui renfermerait ce jolie trésor.

Hamlet me confirme cette réalité, ces cigares n’existent plus à Cuba !! Ou peut être réservés à une certaine clientèle privilégiée et  reconnue dont je ne fais malheureusement pas partie, pas encore ! Où peut-être n’existent -ils ‘plus’, comme le dit simplement,  Hamlet. 

Mais ma déception n’égale pas mon plaisir du moment. La dégustation de ce ‘Sir Winston’, accompagné d’un bon rhum (Havana club 7 anejo), n’est qu’enchantement. Dans l’ambiance feutrée et voluptueuse, madame souhaite jouer le jeu, le temps des vacances : ‘fumer un cigare avec moi’, c’est avec bonheur circonspect que je lui propose hésitant , un ‘Half Corona H.Upmann’ acheté précédemment, qu’elle accepte.

Nous nous éternisons là pendant plus de 2 heures entre regard complice et amusé, écoutant les discutions animées et bruyantes de cet Allemand auprès duquel s’affaire avec déférence notre ami Hamlet, qui d’ailleurs nous retrouve entre deux clients, et en bon vendeur ! me propose d’acquérir le coffret exclusif de 10 grands corona ‘San Cristobal’ édité spécialement pour le XVe festival Habano de mars 2013. Création réalisée, suite à une demande des participants frustrés de ne jamais profiter des nouveautés, Habano anticipe ce souhait et c’est chose faite cette année  avec ce coffret en cuir à bandoulière qui fût proposé aux festivaliers pour la somme de 100cuc/ 80€. Uniquement disponible dans les casa de la Havane et non à l’export. Certains jugeront ce cigare trop marketing, je leur répondrai ; sûrement. Et je m’en fiche. Je vous dirai cela lors d’une prochaine dégustation sur mon ressenti. En tous les cas il dégage une odeur très avenante et sympathique.

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San Cristobal XVe Festival Habano. ( grand corona )

Eh oui, toutes les éditions limitées, nouveaux modules arrivent presque toujours 4 à 6 mois plus tard sur le marché international. C’est même pire pour Cuba, puisque les premières boîtes disponibles seront destinées uniquement au marché extérieur, pour finalement les trouver dans une année à Cuba, le dernier servi.

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Coco taxi.

Après cette pose salvatrice, nous reprenons notre route vers de nouveaux desseins. Du Capitole, nous regagnons à pied ‘Parque Centrale’ (où se trouve l’arrêt de bus pour se rendre aux plages à l’Est de la Havane) où nous rejoignons l’avenue de ‘Paseo de Marti’ en direction de la Malecon. Sur ce trajet d’environ une bonne quinzaine de minutes, nous serons interpellés au minimum par 12 taxis cubains, 5 cocos taxi et 3 bici-taxi ! Les Cubains très soucieux de votre santé et de votre confort n’hésitent pas à vous proposer leur service toutes les deux minutes !  Mieux vaut  interpréter cela comme un excès d’amour, sinon c’est le ‘ pétage’ de plomb assuré ! Souvenez-vous en le jour où vous débarquerez à Cuba, restez zen en toutes circonstances. (à suivre )

25 commentaires sur “Cuba ( épisode 3 )

  1. de magnifiques commentaires magnifiés par ces photos très réussies !
    bravo… On a qu’une envie : d’y être !

  2. Bien d’accord avec Sissi !
    Et si dieu est un fumeur de Havanes, version Deneuve/Gainsbourg, alors … »la fumée envoie au paradis … » AMEN !

  3. Tu nous fais voyager et ça fait du bien avec ce temps pourri qui dure depuis trop longtemps. Voila donc la fameuse histoire du San Cristobal ! J’ai hâte d’y gouter même si je vais lui laisser encore quelques mois pour qu’il s’affine. Je te remercie encore…

  4. Ainsi à Abel a succédé Hamlet! Remarque ce goût – dans le monde du Habano – pour les prénoms riches en passé historique.
    Je comprends ta déception de ne pas avoir trouvé les « éditions limitées » que tu recherchais. Mais, leur nom en témoigne, ces Habanos n’ont été roulés qu’en nombre limité.
    Une petite précisions pour tes lecteurs. La casa del Habano de Paratagás a été la première boutique ouverte dans une manufacture. Elle s’appelait alors, “Casa Partagás ». Autre précision, mais qui demande ta confirmation, à la différence de ce qui se pratique chez nous, les vitoles proposées à l’unité sont facturées un peu plus cher que le 1/25e d’une boîte. Malgré ce léger sur-coût, cela reste intéressant pour découvrir des vitoles que l’on ne connaît pas. Il y a dix ans, les ventes à l’unité étaient impossibles. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que toutes les Casas del Habano cubaines pratiquent la vente au détail.
    Et maintenant… comme Sissi, j’attends la suite.

  5. Merci pour ces précisions Jean Michel. Pour répondre à ton interrogation, oui toutes les casas proposent des cigares à l’unité. Par contre le choix peut-être différent à chaque fois ou plus limité ! C’est mon constat sur environ 6 casas.

  6. Bravo encore pour cet épisode. Une ambiance, une facette différente de Cuba à chaque fois. On va de surprise en découverte à chaque fois.
    Encore bravo!
    Merci aussi pour les précisions des commentaires.

  7. Etre ou ne pas être à Cuba…C’est un vrai plaisir de te lire!!
    Continue de nous faire voyager…sur place. A bientôt pour la suite.

  8. Mon blog francophone préféré sur le cigare, merci Edmond !

  9. Un renseignement, Edmond :
    La date de mise en boîte imprimée au dos des boîtes de cigares cubains est-elle la règle/la loi et donc obligatoire ? J’ai vu dernièrement des boîtes de Cohiba Robustos et de Partagas D4, apparemment authentiques (fournisseur COPROVA) où ne figuraient absolument pas ces dates, à mon grand étonnement !?

  10. Come in here, dear boy, have a cigar.
    You’re gonna go far, fly high,
    You’re never gonna die, you’re gonna make it if you try
    They’re gonna love you
    Bon, eh bien il faut que j’y aille, c’est de plus en plus clair. Par contre, je ne suis pas étonné par le choix de modules proposés dans les Casas, je m’en doutais un peu…Il y a peu, j’ai demandé à ce qu’on me ramène de là-bas des modules (Véga Robaina Famosos entre autre) et on m’a dit qu’il n’existait pas au détail, qu’il fallait prendre une boite…CQFD
    En tout cas, ta prose est de plus en plus vivante, mais aussi de plus en plus histoire, avec les photos, on a l’impression d’être, je m’étonne ne de pas avoir encore croisé Hemingway (enfin si, en photo, c’est vrai). Finalement, ta très belle prose rend ton voyage plus vrai que nature, plus dépaysant et plus saisissant aussi.
    Vivement l’épisode 4 !
    Bonne continuation Amigo
    Dami

  11. Bon, j’ai compris à lire tous vos commentaires que vous voulez l’épisode 4 !! Alors patience, ça va viendre ! Et merci à tous pour vos encouragements.

  12. Salut Edmond,
    Apparemment, tu n’a pas lu mon mail. Je copie-colle:
    Un renseignement, Edmond :
    La date de mise en boîte imprimée au dos des boîtes de cigares cubains est-elle la règle/la loi et donc obligatoire ? J’ai vu dernièrement des boîtes de Cohiba Robustos et de Partagas D4, apparemment authentiques (fournisseur COPROVA) où ne figuraient absolument pas ces dates, à mon grand étonnement !?
    Écrit par : Cape ! | 22/05/2013

  13. Cape,
    avertis Coprova et signale leur ce fait. Si Coprova est le fournisseur officiel, je sais que certains débitants, en douce, commercialisent des faux. Car les absences de date sont plus que sûrement signes qu’il s’agît de faux. Coprova ne laisserait pas passer un tel oubli.
    Les coordonnées de Coprova:01 40 18 76 76.

  14. Effectivement, c’est tout de même étonnant, venant de Coprova ?
    Tu as l’avis de Jean Michel ci-dessus, Cape.
    Logiquement la règle est obligatoire au niveau de Cuba, après je ne saurai te dire…
    Entre nous, ce serait des contrefaçons assez minables ! A Cuba, des faux j’en ai vu de très près, la première chose que tu vois sous la boite, c’est le tampon. Même sur des boites que tu reniflerais à 100 mètres comme faux !

  15. Salut à tous
    Pour rappel il s’agit d’un tampon qui est fait manuellement sur chaque boite de Habanos. Il est donc très probable qu’il ne s’agisse que d’un simple oubli de Cuba. Si toutefois d’autres choses sur la boite devaient manquer ou sembler étrange n’hésite pas à contacter Coprova.
    Pour ce qui est de la remarque concernant le fait que Coprova n’ait pas remarqué que la date manquait, il faut s’imaginer l’énorme volume de boites que gère un importateur et je ne pense pas que le contrôle de la présence du tampon soit une priorité. De plus les boites de Habanos sont livrés dans des cartons sur lesquelles figurent le code de la fabrique ainsi que le mois et l’année d’emballage des cigares. L’importateur va donc regarder sur le carton s’il a besoin de cette information.

  16. Cape, Bhk,
    Le tampon est apposé à La Havane et vérifié à l’arrivée dans l’entrepôt de la Coprova qui, en outre, appose sa propre étiquette, garantissant que la boîte est passée par ses mains.
    À vérifier auprès de Coprova mais, pour moi, les boîtes dont parle Cape sont des faux.

  17. Merci les amis ! J’achète régulièrement des Partagas D4, des RASS, des Punch Double Coronas (tous impeccables et excellents, DATES IMPRIMEES AU DOS DES BOITES) chez ce débitant apparemment honnête qui me certifie passer toutes ses commandes de cigares exclusivement chez COPROVA.
    Un oubli de Cuba ? Bizarre quand même !
    Toujours est-il que si je ne vois pas cette date, je n’achète pas, tout simplement et

  18. …et finalement je pense que Jean-Michel Haedrich est peut-être dans le vrai !

  19. Comme Jean Michel nous l’a suggéré, il serait intéressant de connaître l’avis des intéressés , c’est à dire Coprova ? Je trouve tout de même très grave et incroyable qu’une civette puisse écouler de faux cigares.

  20. J’adore ce billet, le récit (très bien écrit fait voyager) et les photos sont top! mention spéciale pour les photos, elles sont dignes d’être encadrées! 🙂

Les commentaires sont fermés.

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